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QUI POSSÈDE L’INFRASTRUCTURE ?

Posted on mars 17, 2026juillet 3, 2026 by thyeks

Le pouvoir invisible du numérique — Article 2

I. Ce que personne ne regarde

Dans le premier texte de cette série, nous avons parlé de la vie privée comme condition de la liberté. De la façon dont chaque compromis accepté abaisse la ligne de base, jusqu’à ce que la surveillance devienne la norme et que personne ne s’en souvienne.

Mais il y a une question que ce premier texte n’a pas posée directement : qui décide, en dernier ressort, de ce qui passe et de ce qui ne passe pas ? Qui peut couper le signal, rediriger les données, décider qu’un territoire est bien connecté ou qu’il reste à la marge ?

Le débat public reste en surface. En Europe, on débat de l’IA Act, de la loi SREN, de la modération des contenus, des algorithmes des réseaux sociaux. Ce sont de vrais sujets. Mais pendant que nous regardons les interfaces, le pouvoir véritable se joue dans une couche que presque personne ne regarde : l’infrastructure physique du numérique.

Des câbles au fond des océans. Des data centers consommant autant d’électricité que des villes moyennes. Des satellites en orbite basse déployés par des entreprises privées. Tout cela appartient à quelqu’un. Et ce quelqu’un n’est, la plupart du temps, ni un État démocratique ni une organisation internationale.

II. L’illusion du réseau égalitaire

Internet a été vendu comme une infrastructure décentralisée, sincèrement vécue comme telle à ses débuts,, résiliente, égalitaire. Un réseau conçu pour survivre à une attaque nucléaire en reroutant les données par d’autres chemins. Un espace sans centre, sans maître, sans point de contrôle unique.

Cette image a vieilli. Ou plutôt : elle a toujours été incomplète, et les décennies suivantes ont achevé de la démentir.

Aujourd’hui, plus de 99 % du trafic Internet mondial transite par des câbles sous-marins de fibre optique. Ces câbles appartiennent à un petit nombre d’industriels et d’opérateurs. Les routes qu’ils tracent ne sont pas neutres : elles passent là où c’est économiquement rentable, là où les grands acteurs ont décidé d’investir, là où les rapports de force géopolitiques ont permis l’atterrissage.

En dessus de ces câbles, trois entreprises concentrent environ deux tiers des dépenses mondiales d’infrastructure cloud. En France, ces trois hyperscalers absorbent l’essentiel de la croissance du marché. En Europe, leurs data centers locaux et leurs écosystèmes logiciels sont devenus l’option par défaut des grandes entreprises, des hôpitaux, des administrations.

Ce n’est pas un réseau égalitaire. C’est une infrastructure concentrée, avec quelques grands acteurs capables de décider où passent les routes, et à quelles conditions les autres y accèdent.

III. Le pouvoir n’est pas dans le code

Il y a une phrase que l’on entend souvent dans les milieux technologiques : « le code, c’est le pouvoir. » L’idée que celui qui écrit les algorithmes, qui contrôle les plateformes, qui fabrique les modèles d’intelligence artificielle, détient in fine le vrai levier.

C’est vrai. Et c’est incomplet.

Ce code n’a de puissance que parce qu’il tourne quelque part. Il tourne sur des serveurs physiques, dans des bâtiments réels, alimentés en électricité, refroidis en eau, connectés au reste du monde par des fibres optiques qui traversent des océans, des frontières, des zones de droit.

Changer de regard, c’est cesser de croire que le numérique se résume à ce qu’on voit sur un écran. C’est regarder en dessous : qui possède les serveurs ? Qui finance les câbles ? Qui décide des routes que prennent les données ? Qui peut, légalement et techniquement, couper le signal ?

Internet n’est pas un nuage. C’est une géographie. Et comme toute géographie, elle appartient à quelqu’un.

Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont politiques. Et la réponse, dans les trois couches qui constituent aujourd’hui l’infrastructure d’Internet, est la même : un petit nombre d’acteurs privés, principalement américains, qui n’ont aucune obligation démocratique envers les populations qu’ils connectent, ou qu’ils déconnectent.

Qui possède les routes possède le réseau.

IV. Trois couches, un seul mouvement

La mer : les câbles sous-marins

Commençons par le bas. La base physique du réseau mondial, c’est la fibre optique enfouie au fond des océans. Plus de 400 câbles sous-marins actifs, représentant plus d’un million de kilomètres de fibre, transportent l’immense majorité des communications mondiales : données, voix, transactions financières, communications militaires.

Pendant longtemps, cette infrastructure a appartenu à des opérateurs publics ou para-publics. En France, c’était France Télécom, devenu Orange, qui incarnait cette logique : l’État actionnaire d’un réseau considéré comme un bien commun stratégique. Orange reste aujourd’hui un acteur majeur : plus de 450 000 km de câbles sous-marins opérés, une flotte de navires câbliers via Orange Marine qui représente environ 15 % de la capacité mondiale de pose et de maintenance. La France est, par ce biais, une puissance discrète de l’infrastructure numérique mondiale : treize stations d’atterrissement sur son territoire, une présence sur les grands axes transatlantiques et Afrique-Europe.

Mais ce paysage est en train de basculer. La vraie rupture des dix dernières années, c’est l’entrée massive des géants du numérique dans ce secteur. Google a investi dans au moins quatorze câbles sous-marins, dont plusieurs financés en propre : Curie, Dunant, Equiano. Meta et Microsoft co-financent des projets transatlantiques majeurs. Amazon construit ses propres routes pour alimenter AWS. Selon les estimations sectorielles, les grandes plateformes représentaient 5 % de la capacité des nouveaux câbles il y a dix ans. Elles en représentent aujourd’hui entre 50 et 70 %.

Selon le directeur des réseaux internationaux d’Orange, il est désormais impossible de monter un câble transatlantique sans un GAFAM. Le rapport de force s’est inversé.

Le renversement est complet. Ce ne sont plus les opérateurs historiques qui tracent les routes et invitent les plateformes à les emprunter. Ce sont les plateformes qui financent leurs propres autoroutes, et les opérateurs qui négocient leur place dessus. Les câbles ne sont plus une infrastructure partenariale. Ils deviennent l’ossature propriétaire d’un réseau que quelques entreprises privatisent par le dessous, pendant que le débat public continue de se focaliser sur ce qui se passe en surface.

La terre : les clouds et les data centers

Au-dessus des câbles, les données arrivent dans des data centers. Ces bâtiments, dont les plus grands consomment autant d’électricité que des villes moyennes, stockent, traitent et redistribuent l’information numérique mondiale. Ils hébergent les plateformes, les services financiers, les systèmes de santé, les outils collaboratifs des gouvernements.

La concentration y est extrême. AWS, Azure et Google Cloud captent environ 65 % des dépenses mondiales d’infrastructure cloud, avec des taux de croissance supérieurs à 20 % par an, tandis que la part cumulée de tous les autres acteurs recule. Ce verrouillage est structurel : plus une organisation utilise les services avancés d’un hyperscaler (bases de données managées, intelligence artificielle propriétaire, outils de développement intégrés), plus le coût de migration vers un concurrent devient prohibitif.

Ce pouvoir a une dimension géopolitique directe. Ces entreprises sont soumises au droit américain. Le CLOUD Act autorise les autorités des États-Unis à exiger l’accès à des données hébergées en Europe dès lors qu’elles sont opérées par une entreprise soumise à leur juridiction. Concrètement : la continuité des services publics français et européens dépend de contrats commerciaux passés avec des groupes étrangers, dont les obligations légales envers Washington peuvent primer sur leurs engagements envers leurs clients européens.

L’orbite : les constellations satellitaires

Pendant longtemps, l’infrastructure d’Internet reposait sur la mer et la terre. Une troisième couche est en train d’apparaître : l’orbite.

Les constellations de satellites en orbite basse, Starlink de SpaceX, OneWeb d’Eutelsat, bientôt Kuiper d’Amazon, promettent une connectivité haut débit là où il n’y a ni fibre ni 4G : zones rurales isolées, océans, territoires de guerre. Contrairement aux câbles, ces réseaux peuvent couvrir des zones sans infrastructure terrestre, contourner des réseaux nationaux, et être activés, bridés ou coupés à distance.

La guerre en Ukraine a rendu ce pouvoir très concret. Dès les premières semaines de l’invasion, la destruction partielle des infrastructures télécoms ukrainiennes a provoqué un effondrement de la connectivité. SpaceX a activé Starlink au-dessus du territoire et envoyé des dizaines de milliers de terminaux. Ces terminaux ont servi aux communications civiles, mais aussi aux opérations militaires : coordination des unités, pilotage de drones, transmission de flux vidéo pour le ciblage.

Mais SpaceX a aussi limité ou désactivé certains usages, notamment l’emploi de Starlink pour des offensives de drones, et coupé la couverture sur certaines zones de combat, affectant directement des opérations en cours. Un acteur privé s’est retrouvé en position d’opérateur stratégique dans un conflit armé, avec la capacité de soutenir un État, de restreindre ses options militaires, ou de reconfigurer les lignes numériques d’une guerre.

Ce pouvoir n’est ni démocratique ni étatique. Il est corporatif. Il n’est encadré par aucun mandat électif, aucun traité international. Seulement des contrats commerciaux et des décisions unilatérales.

L’infrastructure numérique ne se limite plus aux câbles qui traversent les océans ni aux data centers qui stockent l’information. Elle s’étend jusqu’à l’orbite. Et, comme les deux couches qui la précèdent, elle est de plus en plus contrôlée par quelques acteurs privés.

V. Quand l’invisible devient quotidien

Tout ce qui précède peut sembler abstrait. Concentrations de marché, rapports de force géopolitiques, couches d’infrastructure superposées. Des réalités réelles, mais lointaines.

Pour certains territoires, cette abstraction a un visage très concret.

Cette dépendance a une histoire longue. Dès le début du XXe siècle, des câbles télégraphiques relient les Antilles françaises au reste de la Caraïbe. Leur fragilité se révèle dès 1902, quand l’éruption de la montagne Pelée détruit le câble Martinique-Guadeloupe. Le principe est posé depuis lors : un petit nombre de liaisons physiques conditionne toute capacité à communiquer avec l’extérieur.

Dans les années 1990, l’Eastern Caribbean Fiber System, l’ECFS, devient la grande dorsale régionale : 1 730 km de câble reliant une quinzaine de territoires caribéens, géré par un consortium incluant AT&T, BT, Orange. En parallèle, Americas-II relie la Floride au Brésil en passant par la Martinique et la Guyane, portant une part importante du trafic des opérateurs antillais. Chaque maintenance sur Americas-II provoque des ralentissements sensibles en Guadeloupe et en Martinique, preuve concrète de la dépendance à quelques routes physiques.

En 2006, un câble d’environ 890 km est mis en service pour relier la Guadeloupe à Porto Rico, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, pour un coût de 27,6 millions d’euros, financés par la Région et l’Europe. En 2017, Orange ajoute un câble de 1 900 km entre Guyane, Martinique et Guadeloupe pour anticiper la croissance du trafic et diversifier les points d’accès. En 2025, CaribbeanConnect promet 300 Gb/s entre Guadeloupe, Martinique et Porto Rico, cofinancé à 70 % par l’Union européenne.

Cette chronologie dit une chose simple : chaque câble supplémentaire a été présenté comme un désenclavement. Et à chaque fois, le territoire a recommencé à dépendre du suivant. Dans le même temps, des milliers de milliards de dollars de transactions financières transitaient chaque jour par ces mêmes océans. Des flux colossaux, des communications militaires, des échanges entre data centers à l’échelle mondiale. Et nous : quelques brins de fibre, dont la pose, le financement et la maintenance dépendent de décisions prises ailleurs. Un incident, une avarie, un retard d’investissement : tout un archipel ralenti ou coupé.

Ce n’est pas une métaphore. C’est une condition matérielle. Elle a concerné des téléconsultations médicales, des cours scolaires à distance, des transactions commerciales, des services publics entiers. Dont la continuité dépendait d’une décision prise dans un conseil d’administration parisien ou bruxellois. Ou d’une panne survenue dans un data center en Virginie.

Le projet CaribbeanConnect, un nouveau câble à très haut débit entre Guadeloupe, Martinique et Porto Rico cofinancé à 70 % par l’Union européenne, change en partie la donne. Mais il ne change pas la structure fondamentale : nous restons des territoires dont la connexion au monde dépend de décisions prises ailleurs, selon des logiques économiques et géopolitiques dans lesquelles notre poids spécifique est, au mieux, secondaire.

Par la mer, par la terre, par le ciel : les trois couches de l’infrastructure numérique nous traversent sans nous appartenir. Ce n’est pas une fatalité géographique. C’est une construction avec des auteurs, des intérêts, et des bénéficiaires qui ne sont pas nous.

Savoir qui possède l’infrastructure, c’est savoir qui décide, en dernière instance, de ce que nous pouvons faire avec le numérique. Et cette question, pour nous, n’a jamais été seulement technique.

Le premier texte posait la question de ce que nous perdons quand la vie privée s’érode. Celui-ci pose la question de ce que nous n’avons jamais possédé.

Le troisième texte posera une question plus difficile encore : à partir de là, qu’est-ce qu’on peut vraiment faire ?

★

Publié dans le cadre de Hygiène Digitale — une initiative Katchimen

Category: Réflexions & Engagements, Tech & Souveraineté numérique

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